Le récit du destin des déchets est en pleine réécriture. Les pages d’une histoire qui a fait date sont en train de rejoindre les archives d’un ordre social à l’agonie. Peu à peu, émergent les contours d’une vaste fresque écologique dont le recyclage devient un héros récurrent. La version historique présentait le rebut comme une fin de cycle et, pire, comme une ordure. Le déchet était l’ultime phase de l’état de la matière avant le néant. La consommation des marchandises créait un moment valorisé : celui de la jouissance de l’objet, jouissance qui comprenait le moment de l’usage mais aussi le moment de l’achat. Distinction, reconnaissance, ostentation marquaient l’objet à consommer dont on n’avait rien à faire des restes sinon de les jeter aux éboueurs, aux casses automobiles ou encore aux décharges. Ces  restes devaient être évacués de l’environnement ordinaire au double motif de l’hygiène et de l’esthétique. Le pourrissement menaçait de ses germes la civilisation du propre, du brillant et de la fragrance. Il fallait faire rempart à la laideur dans une société où la netteté des décors connotait la blancheur des consciences. L’esthétique de la disparition le disputait à une pragmatique de la désinfection. Le terme le plus négatif du lexique de l’ébouage, était celui de l’ordure, dont la viscosité, la puanteur, la dangerosité confinaient à l’excrémentiel, reléguant ceux qui se chargeaient de cette ingrate besogne au statut de paria. Ramasser les poubelles ce n’était pas un métier mais la déchéance dont on menaçait le cancre. Ce récit était inscrit dans le grand feuilleton du progrès occidental, typique d’un monde qui allait de l’avant, cautionné par la Science et la Raison, déesses tutélaires d’une société qui ne se retournait pas pour voir ce qu’elle laissait derrière elle. Depuis que le récit écologique a pris forme et acquis un début de reconnaissance sociale, le déchet a changé de statut : d’ordure puante, il est devenu un objet convoité. Il n’est plus en fin de cycle de la consommation mais au contraire l’une de ses étapes primordiales. Désormais, il faut autant d’intelligence pour retraiter le rebut que pour produire l’objet dont il est la trace d’usage. Le recyclage produit de la valeur et le déchet devient un capital voire une matière première. L’investissement dans le réinvestissement des objets usagés, génère un lexique qui refonde la partition du bien commun. La réutilisation des objets commande une intelligence transverse aux  filières de production : si avec certains produits on peut fabriquer de l’identique, avec d’autres on ouvre le champ des possibles, telles ces bouteilles de plastique transformables en vêtements. L’enlèvement des ordures intègre les profils de poste des métiers du recyclage. Ainsi, les encombrants, objets que l’on ne désignait que par leur aspect négatif, entrent dans de nouvelles modalités de régulation urbaine. Par exemple, leur transport fluvial désencombre les voies routières. Dans un autre registre, les encombrants placés sur le trottoir avant leur ramassage, inspirent de nouvelles sociabilités. Les chiffonniers de l’ordre ancien sont remplacés par des glaneurs urbains, recyclant des objets qui abonderont la scène domestique ou de futures brocantes. Le capital déchet émerge. L’investissement dans le réinvestissement prospère. La lutte contre l’effet de serre, la fonte des pôles, la désertification de zones agricoles, fertiles il y a encore peu de temps, sont les personnages principaux d’une « Comédie humaine, urbaine,politique et écologique » qui reste à écrire. Le recyclage des déchets n’y est pas un personnage secondaire et, sans doute, plusieurs volumes lui seront consacrés. Alain Vulbeau sociologue, écrivain